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Identité juive et bande dessinée


Conférence de Marc Elikan à l'ASI-VD, le 31 janvier 2018, à la CILV


Notre orateur du jour, Marc Elikan, est un membre très actif de la communauté juive de Lausanne. Il a étudié la littérature dans cette ville et y a obtenu son doctorat en littérature comparée. Il est actuellement enseignant au gymnase. C'est devant une belle quarantaine de personnes qu'il s'exprime sur le sujet qu'il a rebaptisé "des juifs et des bulles".
La bande dessinée (BD) est encore souvent considérée comme un art mineur dans notre société; pourtant, c'est en Suisse, sous la plume du genevois Rodolphe Topfer, qu'apparaissent les premières BD, dès 1827. Deux siècles plus tard, la BD sera appelée le "neuvième art" !

Lorsqu'on relie les mots BD et judaïsme, on est surpris par la représentation de juifs par les auteurs de BD: elle est fréquente et, dans la plupart des cas, le personnage juif a une connotation négative. L'auteur emblématique de cette tendance est Georges Rémy, plus connu sous le nom d'Hergé, dont plusieurs ouvrages sont conformes à un stéréotype juif plutôt négatif. Par exemple, la BD "Au pays de l'or noir" (1948) se déroule en partie à Haïfa, mentionne la fameuse organisation Irgoun et les colons britanniques, et présente les juifs de manière critique, comme des juifs d'Europe. Dans la BD "L'étoile mystérieuse" (1940), beaucoup de personnages ont des noms juifs et sont présentés de manière peu sympathique; on sent les relents de l'antisémitisme. Il en va de même pour la BD "L'oreille cassée". A noter que les éditions ultérieures ont été modifiées pour paraître plus politiquement correctes.  La BD "Philippulus" est clairement antisémite. Hergé ne s'est jamais excusé pour ses déviances.

La seconde guerre mondiale a vu l'éclosion de nombreux dessinateurs antisémites, publiés dans des brochures et des journaux. Les meilleurs d'entre eux ont facilement retrouvé du travail après la guerre. Les choses se sont passées de manière semblable ailleurs en Europe.

Le cas de Gosciny, un auteur d'origine juive, est particulier: il a été marqué par les productions antisémites des années 40, et a poursuivi la représentation du juif traditionnel - si l'on ose dire - en le transformant en juif errant: dans un des "Astérix" (1980), les juifs cherchent à se fondre dans le paysage; dans la série "Lucky Luke", on trouve des réminiscences de la terre promise; dans la série "Iznogoud", le juif de cour finit un peu comme le "juif Suess" de fameuse mémoire. La plupart des œuvres de Gosciny contiennent des allusions plus ou moins cachées à la culture juive. Le judaïsme apparait ainsi comme une composante très présente dans la vie en société.

Aux USA, de nombreux créateurs de BD se sont fait connaître; ils ont pour la plupart créé des œuvres en yiddish (dès 1912), puis ont passé à la langue anglaise. Ils ont aussi souvent américanisé leurs noms originaux, à l'image des créateurs de Superman (Siegel et Shuster, 1933). Art Spiegelmann, créateur de la BD "Maus" (vers 1980) a lui choisi une voie particulière: il remplace les humains par des animaux, montre la montée du nazisme et les persécutions; il a réussi à sensibiliser l'opinion à l'horreur de l'holocauste. De nombreux autres créateurs juifs ont repris des thèmes d'actualité (recherche d'un chef de camp de concentration,…) ou des thèmes traditionnels (le Golem, les trop fameux "Protocoles"…).
En France, il faut parler de Johan Sfar, auteur de la série "le chat du rabbin", qui contient de fréquentes allusions à l'histoire réelle, y-compris la naissance de l'Etat d'Israël. Franquin, créateur de la série "Spirou" a, au fil des rééditions, corrigé un peu les traits négatifs de ses personnages juifs. Horst Rosental, un allemand quelque peu perdu en France à la deuxième guerre mondiale puis déporté et gazé, a dessiné plus de 80 très belles gravures sur le thème désenchanté de la guerre et des camps. Gottlieb, fils d'un couple d'émigrés juifs hongrois, a échappé à la déportation; il a été très actif dans la BD et a créé de nombreux personnages.

Le Japon est le pays de la "manga", la bande dessinée japonaise. La production est riche, et les thèmes restent proches des intérêts de cette région du monde. A noter toutefois que l'histoire d'Anne Frank a été adaptée en japonais et a rencontré un grand succès.

En Israël enfin, quelques créateurs se sont fait connaître: Modan, Fink, Kichka et quelques autres par exemple. On observe une renaissance de jeunes créateurs, intéressés bien sûr aux thèmes d'actualité. Par ailleurs plusieurs BD ont été traduites en hébreu. On n'observe pas de véritable engouement pour la BD en Israël, qui est souvent hébergée dans des magasins spécialisés, comme par exemple à Tel Aviv au Dizengoff Center. Cependant, la ville de Holon est fière de présenter son musée de la BD.

Pour terminer, notre conférencier nous confesse que sa passion pour la BD s'étend sur des rayons entiers de sa bibliothèque, au risque de provoquer des conflits de famille!! C'est ce trésor que Marc a si brillamment réussi à nous faire partager.

      Jean A. Neyroud